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21 Mai 2020
Un texte de Stanislas Birenzweigue

CINÉMAS-DÉSIRS : LE MANÈGE CARTHARTIQUE







« Je t’adore, ô ma frivole, Ma terrible passion ! Avec la dévotion du prêtre pour son idole. »
Chanson d'après-midi
Charles Baudelaire 

Plus d’un mois que nous sommes enfermés, que nous avons vus brusquement nos habitudes s’effondrer, notre liberté se réduire et nos passions se cloisonner. La liberté réside là où nos désirs s’expriment. Mais où est-elle passé ? Elle s’est vue réduire, peu à peu, à de courtes sorties et à une solitude exorbitante. Cette liberté que nous chérissons tant, comme en témoigne Eluard, nous sommes nés pour l’écrire, pour la connaître, pour la nommer. Mais comment se manifeste-t-elle ? Comment pouvons-nous, en ces temps limités, purger nos passions ? Ce que nous aurions fait d’habitude dans un bar, une boite de nuit et avec nos amis nous est désormais interdit. 

Si je suis convaincu d’une chose, c’est que la liberté ne peut s’exprimer que dans l’assouvissement des passions. Exercice presque impossible en temps de confinement. Mais pour la retrouver, il semble apparaître une solution presque idyllique : la catharsis. 

De Dionysos au septième art, itinérance de la catharsis 

Définie par Aristote comme « la purgation des passions », la catharsis servait à libérer les hommes de leurs premières passions pour éviter qu’elles ne les détruisent. Initialement pour rendre hommage au Dieu de l’excès et des vignes Dionysos, la catharsis s’est mutée peu à peu en pièce de théâtre. Les foules se déplaçaient par milliers, pendant des jours et des nuits entières, pour se purger devant des pièces antiques mettant en scène les histoires de héros historiques. Privés de beaucoup de libertés, limités dans leurs démarches, l’un des seuls moyens de se défouler était de vivre par procuration. Ce n’est peut-être pas la meilleure des solutions mais comment auraient-ils pu faire autrement ? Et nous, aujourd’hui, comment pouvons-nous faire ? Bien loin de remplacer le théâtre, le cinéma a pris une telle envergure aujourd’hui que nous pouvons y avoir accès à tout moment. Les théâtres ne rouvriront pas avant de longues semaines, le cinéma doit pallier à l’exercice de la catharsis. Sa diversité, son histoire et ses contenus variés offre un tableau presque sans limites. L’abondance du streaming offre un champs libre inimaginable et une sélection incomparable. Il ne nous reste plus qu’à choisir à quelles passions s’abandonner à travers toutes ces œuvres. 

Jouir de nos passions, vivre par procuration 

La passion est comme cette bête instable et insatiable qu’on a en nous. On aura beau lui offrir mille sevrages qu’elle nous infligera mille autres désirs. Dépendant d’elle comme un enfant à son jouet, la passion est partie intégrante de nous-mêmes. Mais désirer sans trêve est un plaisir ; il me semble que la vie trouve son sens seulement dans la volonté d’éprouver. Goûter de nouvelles joies et de nouvelles peines, éprouver toujours plus pour vivre davantage. Nous ne sommes pas seulement des êtres de raison, on est porté par un souffle plus grand, plus complexe, d’une certaine folie indéfinissable purgée par nos passions. 

Mais où ranger cette soif effrénée lorsque nous sommes confinés ? Nos désirs sont notre incarnation, notre voix, notre singularité à travers le monde dans lequel on avance. Si on nous les arrache, que reste-il de nous ? Nous devons continuer de désirer, d’éprouver, de rire ou de pleurer. Pourquoi ne pas s’y abandonner fictivement ? Le temps de quelques semaines, vivre par procuration et fondre sa propre existence dans l’art ? Le cinéma reflète les appétits humains, mieux encore, il les incarne. Ce que Proust est aux sentiments, le cinéma le sera aux passions. Il nous est possible par la catharsis, de sentir et de découvrir cette grande pluralité. La liberté s’offre à nous à travers cet exercice. Seule notre imagination est frontière, interface entre le réel et l’esprit, entre l’esclave et le jouisseur. Elle transforme la réalité en fiction, de quelques mesures, elle provoque un monde démesuré. Qu’importe le film, la catharsis suivit de l’imagination comblera même le plus prosaïque d’entre nous. Pour s’oublier et se fondre quelques heures dans une œuvre. Avoir encore les mains moites et toujours le cœur battant. 

La catharsis ou l’art de se fondre dans l’art 

Mais la catharsis n’est pas nécessairement aisée. Pour la vivre grassement il faut s’abandonner pleinement à l’œuvre. Oublier ses craintes, ses joies et ses pleurs pour se confondre dans celles de nos protagonistes. Nous goûterons la Liberté qu’à travers eux, il faut leurs prêter une confiance aveugle. Bien que la catharsis offre ce choix de rentrer dans un monde fictif et la possibilité de jouir de ce qu’on désir, l’imagination a un rôle non négligeable dans le manège cathartique. Comme sa petite sœur, elle terminera ensuite le travail commencé par le cinéma. Quel exemple cathartique se prête mieux que l’érotisme ? La substitution aux acteurs est inhérente à l’action. Le désir éprouvé et sa satisfaction semblent presque réel. Nous sommes acteurs à la place de l’acteur, actif dans notre passivité. Qui n’a jamais ressenti un malaise en partageant un visionnage d’une telle scène en famille, c’est le rôle même de la catharsis, poussée à l’extrême dans la pornographie. Le fictif est ce monde où tous les fantasmes deviennent réels, la catharsis n’en est pas simplement une pâle copie, au contraire, elle est leur royaume. « L’amour fantasmé vaut bien mieux que l’amour vécu », en témoigne Andy Warhol : dans la catharsis il n’y a ni crainte ni jugement, seulement un film, nous- mêmes et la fusion de nos sens. Elle offre le choix, entre douceur et fureur, de combler à vif les désirs, des plus chastes aux plus vicieux.

La catharsis ne prétend ni être l’unique solution à l’envie de liberté ni à l’assouvissement des passions. Elle se présente juste, à la lisière de la dépossession, comme l’incarnation de nos fantasmes. A l’instar d’une drogue passagère, elle permet de jouir d’une liberté fictive. La catharsis, dépassée de son sens premier, s’apparente à une performance. La tendance s’inverse, comme un miroir, le protagoniste n’est plus dans le film ; c’est le spectateur, contemplatif, jouissant de ce que le septième art lui offre.